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Le compagnonnage : de la légende aux chefs-d'oeuvre

Tradition multiséculaire, gage du savoir-faire et de l’excellence française, le compagnonnage est une pratique aujourd’hui largement méconnue. Les compagnons sont pourtant les héritiers des grands bâtisseurs de nos cathédrales. Mis en lumière par le drame de l’incendie de Notre-Dame de Paris, ils sont les gardiens de connaissances transmises de générations en générations, à la recherche du chef-d’œuvre absolu.

Nous vous dévoilons aujourd’hui l’histoire du compagnonnage, patrimoine culturel immatériel inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2010.

Charpentiers, compagnons du devoir (Didot, Corporations et métiers, Abbaye Saint-Germain-des-Près)
XVe siècle - Costumes de Paris à travers les siècles

Une origine légendaire

Forgée au fil des siècles, la tradition fait remonter l’origine des compagnons à la construction du Temple de Salomon, épisode célèbre de l’Ancien Testament. Elle met en scène trois personnages qui ont pourtant vécu à des époques historiques tout à fait différentes.

Salomon tout d’abord, qui aurait créé le compagnonnage pour hiérarchiser la multitude d’ouvriers présents sur le chantier du Temple. Il est souvent associé à l’architecte Hiram, détenteur de l’art de bâtir et sage parmi les sages. Ce dernier aurait été tué par des ouvriers qu’il n’aurait pas souhaité élever à la dignité de Maître. Il est associé au travail du métal.

Illustration du Livre du compagnonnage d'Agricol Perdiguier source Gallica

Deuxième personnage, Maître Jacques est tailleur de pierre depuis l’enfance. Il entreprend, pour se former, un grand voyage qui le mène de chantier en chantier, jusqu’au Temple de Salomon, où il devient Maître des maçons, des tailleurs de pierre et des menuisiers.
Il y fait la connaissance de notre troisième personnage, le Père Soubise, moine et architecte. Les deux hommes décident de rentrer en France mais se brouillent sur le bateau qui les ramène. Craignant pour sa vie, Maître Jacques se réfugie à la Sainte Baume où il est, malgré-ce, assassiné. Selon les légendes, le Père Soubise est considéré coupable ou innocent de cet assassinat.

Associé au cours des siècles à Jacques de Molay, dernier grand maître des Templiers ou encore à Jacques Moler, maître d’œuvre de la cathédrale d’Orléans, Maître Jacques est le symbole du travail de la pierre.

Le Père Soubise est, quant à lui, associé à un moine bénédictin, qui aurait assisté Jacques Moler sur le chantier de la cathédrale d’Orléans. Il est le symbole du travail du bois.

Si certains rites ou symboles coïncident, les compagnons sont bien distincts de la franc-maçonnerie.

Une histoire mouvementée

Visite des fortifications de Rhodes par Pierre d'Aubusson, miniature du manuscrit Gestorum Rhodie obsidionis commentarii (Relation du siège de Rhodes) - Vers 1483-1484

Les racines historiques du compagnonnage sont situées, en réalité, à la fin du Moyen Âge, alors que la société française connaît de profondes mutations. Il se construit en opposition au modèle des corporations urbaines, qui a perdu sa tradition de charité et d’accueil des ouvriers de passage.

Les ouvriers et artisans, voyageant de chantiers en chantiers, se constituent alors en communautés, pour développer une assistance mutuelle. Ils adoptent, petit à petit, un ensemble de coutumes et traditions, qui limite la transmission des techniques et savoir-faire aux membres de leur réseau.

Si peu d’archives antérieures au XVIIe siècle sont conservées, des témoignages de l’existence de ces réseaux sont connus, notamment dans des rapports de police et des dénonciations de l’église, qui critiquent des pratiques « sacrilèges et superstitieuses » de certains compagnonnages.
Dès cette époque, certains tailleurs de pierre laissent déjà leurs traces avec des graffitis. Ils sont composés d’outils et de leur surnom sur des monuments bien connus : le Pont du Gard ou le temple de Diane à Nîmes par exemple.

Enfin reconnu, le compagnonnage prend largement son essor au XVIIIe siècle. De nouveaux métiers rejoignent cette organisation. Les compagnons gagnent en puissance et deviennent indispensables sur les nombreux chantiers qui jalonnent la fin de l’Ancien Régime.

La Révolution frappe de plein fouet les compagnons. En 1791, la loi Le Chapelier interdit toute forme d’association ouvrière ou patronale : les compagnonnages sont une nouvelle fois prohibés. Ils traversent la période révolutionnaire sans se dissoudre, mais dans la clandestinité. Leur organisation en sort transformée.

Dans la première moitié du XIXe siècle, le compagnonnage reconquiert ses lettres de noblesses, il devient un acteur majeur du monde du travail et de la société, comme en témoigne le roman de George Sand : Le Compagnon du Tour de France. Le but formateur des sociétés de compagnons est largement reconnu ainsi que leur force de protection des ouvriers. Les compagnonnages négocient les salaires et organisent même des grèves, tout en assurant un revenu à ses adhérents, grâce à des fonds de solidarité.

Compagnons du Tour de France à Lyon en 1923

La Seconde Révolution Industrielle bouleverse le monde du travail et met en péril les compagnonnages. Les machines, puis l’avènement de l’électricité entraînent la diminution d’ouvriers dans plusieurs secteurs et la disparition de certains métiers. De plus, des sociétés moins contraignantes apparaissent et font concurrence aux compagnons. Ce sont les sociétés de secours mutuel puis les chambres syndicales à partir de 1864.

Les différentes sociétés de compagnonnages, qui se livraient jusqu’alors à des batailles acharnées, tentent de s’unir pour faire front, malgré quelques réfractaires. La Première Guerre mondiale porte un nouveau coup d’arrêt. De nombreux aspirants ou compagnons meurent dans les tranchées, menant à la fermeture de « cayennes » ou « chambres ». Dans l’entre-deux-guerres, la situation est redressée par le développement de la formation et l’arrêt progressif des querelles entre sociétés.

Aujourd’hui, le compagnonnage compte trois sociétés : l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir du Tour de France, l’Union compagnonnique des Compagnons du Tour de France des Devoirs unis, et la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment. Chaque société perpétue ses propres traditions et les valeurs traditionnelles du compagnonnage, tout en s’adaptant aux exigences contemporaines.

 

Devenir Compagnon, étapes et traditions

Si chaque société de compagnonnages possède ses propres coutumes et rituels, le processus pour devenir compagnon est commun à tous. Les jeunes apprentis débutent leur formation dans une école ou auprès de compagnons confirmés. Cet enseignement concerne non seulement les techniques et le savoir-faire, mais façonne également l’esprit et la morale des élèves.

L’école pratique de stéréotomie appliquée à la construction, située à Romanèche-Thorins en Saône-et-Loire, aujourd’hui musée du compagnonnage, nous apporte un excellent témoignage de cet apprentissage. Elle est fondée en 1871 par Pierre-François Guillon, maître charpentier, qui porte le nom compagnonnique de Mâconnais l’Enfant du Progrès.

Il accueille ainsi, pour trois ans, une vingtaine d’élèves venus de toute la France, âgés au minimum de 15 ans. Les cours se succèdent de 7h à 22h pour les initier à l’art du trait, qui permet de définir les formes et les positions des différentes pièces de bois, en 122 cours dessinés par Pierre Guillon. 

Chef-d'œuvre et épure de Pierre-François Guillon 1872-1882 au musée du compagnonnage de Romanèche-Thorins

Les élèves étudient mais produisent également de nombreuses maquettes et une multitude de dessins à l’encre de chine. Les meilleurs sont invités à battre au cordeau, c’est-à-dire transposer grandeur nature leurs traits sur le sol, au moyen d’un cordeau tendu.

Les plus belles de ces maquettes sont encore aujourd’hui conservées à Romanèche-Thorins, dans le musée fondé par Osiris Guillon, en l’honneur des 58 années d’enseignement de son père. Cette tradition du tracé dans la charpente française, a été inscrite au Patrimoine Culturel Immatériel de l’UNESCO en 2009.

Cette première formation achevée, il est temps pour les apprentis, devenus aspirants, d’entamer leur fameux Tour de France. L’occasion de suivre les enseignements des meilleurs compagnons exerçant sur les chantiers les plus importants du pays. C’est à l’issue de ce Tour de France que les jeunes ouvriers présentent à leurs maîtres leur chef-d’œuvre : pièce ayant pour but de démontrer l’ensemble de leurs savoir-faire et de leur virtuosité, acquis au fil des années de formation. Désormais appelée pièce de réception, elle permet à son créateur, s’il en est jugé digne, d’obtenir à son tour le titre de compagnon.

La démonstration de l’excellence des compagnons se poursuit tout au long de leur carrière, avec la création par la suite du chef-d’œuvre de finition, puis des chefs-d’œuvre de prestige, réalisés notamment à l’occasion des expositions universelles.

Cannes et couleurs de compagnons exposées au musée du compagnonnage de Romanèche-Thorins

Chacune de ces étapes donne lieu à des fêtes et traditions rituelles. Elles sont organisées par les « cayennes » ou « chambres » qui regroupent les compagnons locaux et sont dirigées par une femme souvent appelée « Mère », garante du respect des coutumes.

La canne est l’un des symboles les plus emblématiques du compagnon, puisqu’elle accompagne celui qui marche lors de son tour de France initiatique. Elle est généralement ornée du surnom du compagnon et des outils et symboles de son activité. Elle est également agrémentée des couleurs obtenues par le compagnon au fil de son apprentissage. Ainsi, les couleurs sont décernées lors du passage dans une ville au cours du tour de France, lors de sa réception, ou encore lors d’un pèlerinage à la Sainte-Baume par exemple.

C’est l’ensemble de ces traditions, de cet apprentissage et leur transmission, qui ont été inscrits au Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité par l’UNESCO en 2010.

 

Pour en savoir plus et admirer les œuvres des compagnons charpentiers, rendez-vous au musée départemental du compagnonnage de Romanèche-Thorins, en Saône-et-Loire !

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